La partage n’est pas un échec du marché

Pour la deuxième année consécutive, la commissaire européenne Nellie Kroes vient de prononcer un discours au Forum d’Avignon (rencontres internationales sur la culture, l’économie et les médias) qui rompt avec le fondamentalisme du copyright qui domine ce genre d’enceinte. Le discours de Nellie Kroes souligne plus clairement encore que l’année dernière des points fondamentaux :

  • l’échec de la mise en œuvre des droits exclusifs de copie (le copyright au sens strict) contre les individus dans la sphère numérique,
  • le rappel de ce que l’objectif fondamental est de récompenser et financer les auteurs et créateurs, et de ce que le système actuel du copyright y échoue pitoyablement pour l’immense majorité d’entre eux,
  • la conviction que nous avons besoin de souplesse dans le système des récompenses et non de la camisole de force d’un modèle unique et inadapté,
  • l’invitation à explorer de nouveaux modèles sans préjugés ou interdits.

Le discours inclut même des phrases que les réformateurs des politiques culturelles liront comme des messages personnels :

On en arrive donc à ce que] des idées nouvelles qui pourrait bénéficier aux artistes sont tuées dans l’œuf avant d’avoir faire la preuve de leur mérite. Cela doit changer.
[…]
Voilà donc ma réponse : il ne s’agit pas uniquement du copyright. Celui-ci est certainement important, mais nous devons cesser de l’avoir comme unique obsession. La vie d’un artiste est dure: la crise l’a rendue plus dure encore. Revenons aux fondamentaux, et construisons un système de reconnaissance et de récompense qui mette les artistes et les créateurs au centre de ses objectifs.1

“”

Cependant, l’analyse développée par Nellie Kroes ne franchit pas un pas essentiel : elle reste entièrement dans le cadre de l’économisme. Le public qui y est décrit n’est composé que de consommateurs, qui n’auraient recours au partage de fichiers que parce que les offres légales, contraintes par les lois et règlements, ne se développeraient pas avec assez de souplesse. Le partage serait simplement un échec du marché et non une dimension fondamentale de la culture. La possibilité d’agir comme distributeur des œuvres numériques à d’autres individus, de les partager avec eux sans but de profit, cette merveilleuse capacité dont nous dote le numérique ne serait qu’une anomalie et non une promesse culturelle enthousiasmante. Du coup, un certain nombre des mesures qui sont proposées par Nellie Kroes (baisse de TVA sur les contenus numériques pour l’aligner sur les autres produits culturels) ou de visions qu’elle défend (faisons nos propres Netflix, iTunes et offres d’hébergement centralisé européens) nous promettent exactement le contraire de ce qu’elle dit viser. Loin de créer un univers où le public pourrait manifester sa reconnaissance et son soutien aux artistes à la fois par le partage et par l’achat de biens et services, une vision économiste de la culture nous promet un public de récepteurs consommateurs faisant face à des distributeurs monopolistes. Encore un effort, chère Nellie Kroes, pour reconnaître que le partage hors marché est une activité légitime et culturellement utile.

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